On aurait tort de considérer John Field (1782-1837) comme le précurseur inabouti de Chopin. L'Irlandais, voyageur impressionnant, a certes inventé la forme éminemment romantique du Nocturne pour piano seul mais il en a, avant Chopin, sculpté les méandres les plus ténues sur le plan expressif, trouvant une langue mûre, sûre et profonde assimilant avec un génie créatif rare, la bagatelle (héritée de Beethoven) et la fantaisie... La jeune pianiste Elizabeth Joy Roe trouve un délicat équilibre entre intériorité, fougue et pudeur dans un univers personnel et puissamment original qui verse constamment vers les enchantements visionnaires de la nuit. Voici donc 18 Nocturnes (l'intégrale de cette forme dans le catalogue de Field) sous les doigts d'une musicienne qui les a très longtemps et patiemment traversés, explorés, mesurés... L'expressivité de la pianiste américaine née à Chicago, élève de la Juilliard School, cible les mondes souterrains dont la nature foisonnante se dévoile dans ce programme dont elle sait éclairer toute l'ombre propice et allusive. Voici un récital très convaincant d'autant plus recommandable qu'il révèle et confirme la sensibilité poétique et profonde du compositeur pianiste irlandais.